Internet pour les exclus
Le Monde, semaine du 14 juillet 1997
Par Anne-Laure Quilleriet
Deux associations parisiennes - Université ouverte et Alternet - tentent d'ouvrir les nouveaux médias à des populations défavorisées, en développant un enseignement gratuit de proximité.
« La société actuelle a rendu nécessaire une nouvelle forme d'alphabétisation, qui passe par la connaissance des nouveaux médias. » C'est ainsi qu'Anne Poupon, étudiante en biologie, explique pourquoi elle a créé un atelier informatique dans le grenier de la "Maison des ensembles" de la rue d'Aligre, dans le 12e arrondissement de Paris. Le choix du lieu est révélateur : cette ancienne annexe du ministère du travail est squattée depuis décembre 1996 par une quarantaine d'associations de la gauche alternative, depuis le Comité des sans-logis jusqu'à la Confédération nationale du travail (CNT).
L'atelier informatique a été mis sur pied au sein de l'université ouverte fondée en novembre 1996 par un groupe de bénévoles qui ont pour ambition de donner une nouvelle chance aux personnes rejetées par le système scolaire. Elle dispense des enseignements variés : expressions écrite et orale, mathématiques, sciences sociales et, désormais, initiation à l'informatique. Grâce à la récupération d'équipements auprès d'associations et de fabricants, l'atelier se monte rapidement, dans l'attente d'une connexion Internet prévue pour septembre. Programmeurs, maquettistes ou étudiants, les formateurs insistent sur la place réservée à l'apprentissage de la navigation sur Internet.
Jérôme, l'un des formateurs, explique leur démarche : « Le réseau a été très tôt investi par des groupes libertaires et a propagé leurs valeurs alternatives. Formateurs et stagiaires sont animés par ce même souci d'appropriation d'un nouveau lieu de pouvoir, afin qu'Internet ne devienne pas un outil de domination. » Comme toutes les formations de l'Université ouverte, l'atelier informatique, gratuit et ouvert à tous, veut être à la fois un lieu de partage du savoir et d'exercice de la citoyenneté.
Le recrutement des élèves se fait par l'intermédiaire des associations de la Maison des ensembles. Les futurs internautes travaillent en petits groupes de dix personnes au maximum, pour trois formateurs. Les novices sont initiés au maniement de l'ordinateur et au traitement de texte, pour réaliser un CV ou une lettre de motivation. Ils pourront ensuite apprendre à utiliser le courrier électronique ou s'essayer à surfer sur le Web. Si la demande se fait sentir, l'atelier proposera aussi des cours plus avancés.
La motivation des intervenants est aussi très militante : il s'agit de dénoncer les faillites d'une société productrice d'inégalités et d'offrir aux exclus le moyen de s'exprimer. « Aujourd'hui, beaucoup de forums sur Internet sont consacrés aux problèmes des pauvres, des sans-papiers ou des populations du tiers- monde, c'est-à-dire de gens qui n'ont pas accès au réseau. Ces débats en ligne ne laissent aucune place aux premiers concernés. » Dans l'atelier informatique , on parlera donc de politique au moins une fois par mois, lors de débats auxquels participeront des experts et des professionnels. La première séance a été un succès : « Nous avons touché le public voulu, même si nous nous refusons à développer une culture de ghetto. La plupart des stagiaires sont des chômeurs de plus de quarante ans, novices en informatique. »
Reste à savoir ce qu'il adviendra de l'Université ouverte après le 30 septembre, date à laquelle la justice doit décider si la Maison des ensembles peut rester dans l'immeuble de la rue d'Aligre.
